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Nous sommes des moines et des moniales qu’un chroniqueur du Moyen-Âge compare à des arbres. La Bible parle plutôt d’une «vigne», que Dieu plante et transplante… Il y a donc des racines… et des ailes !

Tout le monde sait qu’il faut respecter les racines pour grandir : Saint Benoît en son humilité quotidienne, le Père Emmanuel du Mesnil-Saint-Loup en son espérance de la conversion, Saint Bernard Tolomei en son goût de la vie fraternelle, et Sainte Françoise Romaine en son sens de l’Église.

Sinon, pas de fruit ! Mais si vous les mélangez, quel parfum ! Et «le parfum se répand au loin», disait le même chroniqueur…

Jusqu’à «une source au creux d’un vallon» de Terre Sainte : le village d’Abu Gosh, où une communauté prend corps, et construit son quotidien d’hommes et de femmes au rythme de la louange commune.

Mais qui furent ceux qui ont donné des ailes à cette communauté ?


 

Père Paul Gramond et Mère ElisabethMère Élisabeth de Wavrechin, veuve de guerre en 1916, fait la découverte décisive, lors d’un pèlerinage à Rome en 1919, de la vie monastique fondée en 1433 par Sainte Françoise Romaine au monastère de Tor de Specchi, avec l’appui des moines olivétains de Sainte Marie-la-Neuve.

En 1922, un pèlerinage à Jérusalem fait naître en elle le désir de venir y établir une communauté, signe visible de la prière pour l’unité des chrétiens.

Ce courant spirituel hérité de Sainte Françoise Romaine et de l’appel à l’unité, rencontre des années plus tard l’héritage spirituel de l’Abbaye du Bec-Hellouin en Normandie, restituée à la vie monastique en 1948 et confiée à la conduite de Père Abbé Paul Grammont.

Ce dernier, dans son enseignement, orientera les moines et les moniales, au sein du mouvement œcuménique, vers la redécouverte et l’écoute des racines juives du christianisme.

Ce cheminement s’épanouira en 1976 par l’envoi des frères Jean-Baptiste, Charles et Alain en Israël. C’est un 1er mai qu’ils célèbrent leur première messe en l’église Sainte Marie de la Résurrection à Abu Gosh. Ils seront suivis en 1977 par les sœurs Ignace, Henri, et Marie-Joseph.

Trente années plus tard, les deux communautés se sont enracinées sur la Terre d’Israël et assument leur héritage multiforme ; elles comptent respectivement 7 frères et 14 sœurs.

Être présents au lieu de la déchirure entre Église et Synagogue, lieu germinal de toutes les divisions et discordes entre chrétiens.

Notre Vocation pour la Terre Sainte est un Chemin

Ce n’est pas une chose toute faite, clés en main. Les clés de ce monastère d’Abu Gosh, nous les avons reçues de son propriétaire, l’État français, après un jeu de circonstances et d’amitiés.

Elles nous ont permis de réaliser un grand désir du Père Abbé Paul du Bec-Hellouin : Être présents au lieu de la déchirure entre Église et Synagogue, lieu germinal de toutes les divisions et discordes à venir entre chrétiens.

Après un pèlerinage du Frère Jean-Baptiste, et à la demande d’André Chouraqui et du Père Marcel Dubois, le Père Abbé Paul jugea bon de nous envoyer en ce pays…

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Pour lui, il n’y avait pas deux pays en cette Terre Sainte divisée. Il nous désirait en ce lieu comme présence d’accueil cordial à l’écoute de l’Israël biblique en son histoire juive se poursuivant dans l’Israël contemporain.

Notre présence en ce village musulman et israélien d’Abu Gosh comble cette vue prophétique qui place notre communauté d’abord au creux d’un mystère, le mystère du salut. En ce lieu d’Abu Gosh, en effet, nous sommes placés au cœur de la réalité bien charnelle de ce pays en sa diversité.

Il est clair pour nous, comme il le fut pour le Père Abbé Paul, que notre vocation nous enracine dans une déchirure plus profonde que le conflit israélo-palestinien.

A l’écoute de ce pays et de ses gens, écoute lente et longue, nous avons appris à «entendre» ce peuple qui nous fut donné, dans l’ouverture maintenue à cet autre qui nous invite, pour rester fidèles, à s’éloigner de la peur et à ne pas s’enfermer dans des schémas tout faits du bien et du mal.

Nous n’avons que l’amour à opposer aux diverses forces du mal qui nous habitent, et que la bonté à proposer à nos hôtes et amis de tous horizons.

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La remontée des contentieux qui ont déchiré l’Église en confessions séparées va jusqu’à la première déchirure entre la Synagogue et l’Église naissante. L’attention portée en même temps à nos racines communes dans le mystère d’Israël fait partie de cette remontée dans la mémoire de tout ce qui nous est commun et de tout ce qui nous différencie, de ce qui nous oppose…

Cette présence monastique est priante et écoutante. Il s’agit pour la communauté bénédictine d’être humblement à l’écoute de cette Terre Sainte dont les pierres mêmes crient et chantent l’attente de toute la terre.
Vivre ainsi dans une fervente prière de veilleur ne va pas sans une connaissance cordiale du milieu où il se trouve et comme une familiarité avec lui.

Retrouvant ainsi la terre des origines, celle de nos pères dans la foi, les moines se sentent accordés au pays des Patriarches, des Prophètes, des chantres du Très-Haut. Être là, pauvrement et silencieusement, accueillants aux résonances mystérieuses de la Parole de Dieu et fidèles à l’espérance eschatologique de l’Église, c’est toute leur vie. Cela peut paraître bien gratuit, et de fait c’est ce qui est voulu, par respect pour la racine qui nous porte, et pour l’avenir de Dieu.

Si l’on parle de retour aux sources, il est bon de revivre dans l’attention au point germinal de l’Église et du monachisme chrétien, sans archéologisme, ni idéologisme, mais dans une logique de tradition, qui garde toujours valeur de source à son origine.

Il y a, d’autre part, une attitude d’humilité à vivre au contact d’Israël, qui nous oblige à purifier notre christianisme de toute suffisance et de tout triomphalisme, sans renier notre identité.

Il ne s’agit pas de judaïser mais de reconnaître «la pierre dont nous avons été taillés», et de donner à nos frères juifs le témoignage d’une vie vraie pénétrée d’une belle prière, dont ils nous ont donnés les poèmes, spécialement dans les psaumes.

Il est d’ailleurs une sagesse, gonflée d’un sens aigu de l’homme et de sa vocation universelle, qui fait l’unité de la Bible en son entier comme de l’existence du moine et du chrétien, et demeure pour le monde la grande espérance de paix.

A l’heure où le capital humain lui-même est menacé, et où l’univers cherche sa cohésion, comme si la planète Terre se rétrécissait, il est important d’entendre la grande voix des Prophètes et des Sages, le message des docteurs de la Loi d’Israël, sur une terre où l’espace et le temps se contractent, et où le Verbe de Dieu récapitule en lui toutes les voies et les attentes de l’histoire. Il est venu non pas abolir mais accomplir, réunissant en lui l’immense mémorial d’Israël et lui donnant un épanouissement cosmique qui ne laisse rien en dehors de lui.

«Écoute… Tu aimeras…» Ces deux mots de la règle bénédictine au début du prologue et du chapitre IV sont l’écho du «Shema Israel» et son prolongement.

Et comme il fut promis au peuple d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, de Moïse et d’Élie, au peuple de Marie et de Jésus, de parvenir à la Jérusalem d’En-Haut, ainsi notre règle bénédictine se conclut : «Tu parviendras…»

 

Nos Figures Inspiratrices

Père Paul Grammont
Père Jean-Baptiste Gourion
Le Père Abbé Paul, André Grammont, est né à Troyes, le 20 février 1911. Il entre au monastère du Mesnil-Saint-Loup en 1928. Il fera ses études à Paris et à Rome. Élu prieur de la communauté en 1939, il la transfère en 1948 à l’abbaye du Bec-Hellouin, à laquelle il redonne vie. Sous son impulsion, elle devient un lieu privilégié de l’œcuménisme, notamment avec l’Église d’Angleterre. En 1973, il accueille le Renouveau charismatique naissant.

En 1976, il fonde la communauté d’Abu Gosh et ressuscite le monastère du Mesnil-Saint-Loup. En 1983, il initie une présence monastique en Irlande.

Homme de tradition et d’ouverture, homme de solitude et de contact, homme de rigueur et de bonté, il a profondément marqué tous ceux qui l’ont approché.

Au Mesnil-Saint-Loup, il recevra une formation humaine classique et d’ouverture à la modernité et à l’innovation. À Paris et à Rome, il sera profondément marqué par ses maîtres qui le sensibilisent à la liturgie comme acte de mémoire de l’histoire du salut en son entier et au mystère d’Israël, racine dont l’Église ne saurait se couper. Il devient attentif et sensible à cette rupture des origines entre Église et Synagogue, point germinal de toutes les scissions.

Sa vie spirituelle et son œuvre sont marqués par cette recherche de l’Unité, unité personnelle, unité de l’Église, unité de l’humanité. Mais cette quête de l’Unité n’était pas une recherche du monolithisme, ni de l’uniformité ni du «Un» fusionnel, mais de ce qu’il désignait souvent comme une «unité plurielle». Et ce n’était pas là simple jeu de langage, mais une réalité qu’il vécut jusqu’à sa mort. Car il avait la faculté de conjuguer et de réconcilier les contraires.

Mère Élisabeth de Wavrechin (1885-1975) découvre Sainte Françoise Romaine lors d’un pèlerinage de veuves de guerre en Italie.

À son tempérament fougueux et volontaire elle a toujours allié une écoute radicale du plan de Dieu discerné dans les «circonstances des paroles de Dieu», dans la Bible, grâce à son ascendance protestante, et dans les rencontres successives de Dom Maréchaux, Abbé de la Sainte-Espérance à Mesnil-Saint-Loup, puis de Dom Paul Grammont, pour appuyer la naissance de la communauté des moniales-oblates de Cormeilles-en-Parisis, transférée ensuite au côté de l’Abbaye Notre-Dame du Bec en Normandie.

Elle a reçu de Sainte Françoise, transmise par son enseignement et par sa vie, la valeur de l’oblation et fondé une communauté de moniales-oblates unie à une communauté de moines, unité vécue dans la louange commune et l’oblation-profession autour du même autel, réalisant ainsi une vivante image de l’Église.

Frère Jean-Baptiste, Jean-Louis Gourion est né en 1934 en Algérie d’une famille juive. De son origine il garde les richesses mais aussi une question lancinante sur le sens de la Shoah… Sa lecture de Simone Weil, puis sa fréquentation du Rabbin Ashkenazi le laisse sans réponse, jusqu’au jour où il trouve, dans l’écoute cordiale de Père Abbé Paul, rencontré lors de ses études en France, la réponse vivante en Jésus et en sa Croix. Il est baptisé en 1958 à l’abbaye du Bec-Hellouin.

Après son service militaire et la découverte marquante en Algérie de l’horreur que l’homme peut infliger à l’homme, il choisit la vie monastique et fait profession à l’abbaye du Bec-Hellouin en 1965. Il est ordonné prêtre en 1967 (il deviendra Abbé de notre Abbaye en 1999).

D’entrée de jeu, il s’ouvre au Renouveau charismatique catholique, fidèle à une démarche qui le conduira à toujours plus d’ouverture humaine et spirituelle à l’autre, jusqu’à l’impossible, alors qu’il portait en lui-même toujours présente la blessure de l’horreur infligée à son peuple.

Son tempérament enjoué ne cachait pas toujours l’âpreté d’un parcours personnel qui le livrait aux autres, d’abord en sa charge d’abbé bénédictin, puis à travers sa nomination épiscopale, qui l’enracinait –au dire de Père Abbé Paul– dans la fidélité à ses origines juives, mais le confrontait aussi à l’institution ecclésiale en ses douloureuses contradictions.

Il vécut en sa chair et son âme un déchirement plus radical encore avec la mort du jeune Frère Alain, dont l’offrande «pour Israël» et son testament spirituel, «La souffrance ne donne aucun droit que celui d’aimer», n’enlevaient rien au sacrifice demandé, comme pour la mort d’un fils.

Heureusement pour lui, il trouvait dans l’amitié de nos amis de Bethléem et chez André et Annette Chouraqui le milieu oriental où s’était épanoui son sens de la vie, la joie des réunions animées et son émerveillement devant la création… qui restent notre héritage communautaire !

Fécondé par l’Évangile, son désir de vie le rendait attentif à tout ce qui fait la réalité humaine et chrétienne, jusqu’en la sexualité, soucieux de ne pas dessécher la saveur de la tendresse du Père, révélée pour lui en Jésus.

C’est son héritage, exemplaire de son judaïsme séfarade, qui nous donne de vivre aujourd’hui en cette Terre en témoins de l’espérance et qui s’inscrit au cœur de toute rencontre humaine.

Mesnil-Saint-Loup, en Champagne : dans ce petit village de France, au milieu du XIXème siècle, le curé, l’abbé Ernest André (1826-1903), cherche à réveiller la foi parmi ses paroissiens. «Notre-Dame de la Sainte-Espérance, convertissez-nous», tel est le leitmotiv de la prière mariale qui inspire ce programme de ressourcement.

Mais cet homme épris d’absolu ne se contente pas de prêcher à ses paroissiens : c’est tout son être qu’il engage dans ce désir de conversion ; désir qui pour lui prendra forme d’un engagement dans la vie monastique à l’école de Saint Benoît, selon cette «idée du moine» qu’il avait perçue dans sa jeunesse : «Il me semblait voir le monastère dans la paix de cette solitude ; et le moine lui-même, dégagé des choses de la terre, et recueilli en la présence de la Majesté de Dieu, qu’il adorait et chantait.»

Ainsi celui qui est passé à la postérité sous son nom religieux de Père Emmanuel devait-il, avec quelques compagnons, édifier au cœur de sa paroisse un «petit coin de Jérusalem», comme il aimait à désigner son monastère, affilié en 1886 à la Congrégation bénédictine de Mont-Olivet.

Si les temps et les modalités ont changé, une communauté de moines et une autre de moniales-oblates vivent toujours en ce lieu, à la recherche du visage de Dieu, source de toute espérance.